Présentation
- Objectifs
- Population concernée
- Témoignages
Objectifs
Prélude propose d’établir des liens entre les sphères culturelles et pénitentiaires de Suisse romande. Dans une démarche de démocratisation culturelle, d’élargissement des publics et d’échanges artistiques, le pôle suscite, coordonne et produit l’intervention artistique en milieu carcéral puis la diffuse en lui assurant un suivi. Il oriente les acteurs culturels vers les structures pénitentiaires, propose des projets aux directions, conseille les intervenants et veille au bon déroulement de l’action. Après avoir sensibilisé l’artiste aux enjeux du projet et à ses éventuels effets pervers – compassion, instrumentalisation des détenus, voyeurisme –, l’association lui assure une préparation aux spécificités et aux restrictions que sous-tend le contexte carcéral. En initiant également des partenariats avec les structures culturelles, Prélude entend aménager un accès des personnes détenues aux pratiques artistiques et prétend ainsi favoriser le rétablissement de liens sociaux, dessiner des perspectives et, peut-être, susciter des vocations. Dans un même temps, il offre l’occasion aux artistes d’interroger leur engagement professionnel et de, peut-être, donner davantage de sens à leur pratique.
Les actions menées peuvent aussi bien résulter d’un projet d’artiste que répondre à la demande d’un groupe de personnes détenues. D’une durée déterminée, les ateliers varient dans leur nature et dans leur déploiement mais relèvent de la création partagée – formation, collaboration, réalisation. Les différents projets doivent par ailleurs contribuer à la valorisation des éventuelles infrastructures en place, telles que bibliothèques, atelier vidéo, laboratoire photo, etc., ainsi qu’à l’élaboration de nouveaux espaces. Sous quelque forme que ce soit, l’action culturelle en prison suppose autant la démonstration que la participation, l’initiative, la prise de position, et ceci de la part de tous ses protagonistes. Si la majorité des condamnés entre en prison sans avoir bénéficié d’un accès privilégié à la culture, le temps de détention doit pouvoir lui permettre d’y goûter, d’y puiser l’idée, la maîtrise et l’assurance d’être.
Au terme des interventions, le pôle propose aux personnes qui le souhaitent un suivi capable de leur permettre de poursuivre l’activité, en groupe ou en solo, de conserver des liens tissés avec des réseaux extérieurs et de les y intégrer, au moment de la libération. Prélude les invite enfin à prendre part aux réflexions et aux débats qu’il met en place dans la phase de diffusion des différentes réalisations – films, spectacles, expositions, publications. L’objectif politique d’une ouverture du « dedans » sur l’extérieur – et réciproquement - consiste à questionner l’ordre établi, des valeurs culturellement relatives et bon nombre d’idées reçues.
Population concernée
Si la Suisse compte quelque 170 établissements destinés à l’exécution des peines et mesures de droit pénal, la majorité sert à la détention préventive, à la semi-détention et à l’exécution de courtes peines. Seule une vingtaine de pénitenciers de dimensions moyennes à grandes ont de longues peines à charge. La plupart de ces établissements disposent de moins de 100 places. De tout le pays, seules deux prisons sont à même de renfermer plus de 300 prisonniers. La population carcérale suisse s’élève à environ 6000 âmes, dont un tiers au moins s’avère en attente de jugement.
Dans la mesure du possible, autrement dit, compte tenu des prescriptions des directions et des règlements propres aux différents établissements, les actions sont ouvertes à toutes et tous, dans la limite du nombre de participants annoncé. Le seul critère de sélection déterminant des participants est celui de la durée de détention qu’il leur reste à effectuer. Le participant doit pouvoir mener le projet à son terme. Quant à eux, les artistes porteurs de projet, soutenus par Prélude, devront être à même de collaborer aussi bien avec des personnes non francophones et/ou illettrés qu’avec des personnes souffrant de troubles psychiatriques ou physiques.
Le type de peines effectuées peut également s’avérer décisif. En Suisse, les deux principales catégories de sanctions, telles que les définit le code pénal, sont les peines privatives de liberté, d’une part, et les mesures dites « de rééducation » ou « de sûreté », de l’autre. La première sanction prend la forme d’« arrêts » ou d’« emprisonnement » (ou « réclusion »), avec ou sans sursis. Dans le cas de l’emprisonnement, théoriquement, seuls les récidivistes subissent un régime de détention fermé. Les condamnés baptisés « détenus primaires » sont placés dans des établissements ouverts ou semi-ouverts. Les arrêts, à l’instar des courtes peines, bénéficient d’aménagements de peines, tels que régime de semi-détention, régime par journées séparées ou travail d’intérêt général.
Il faut tenir compte du fait que la réalisation d’un projet de création partagée s’adapte mieux à l’emprisonnement et à la semi-liberté qu’à la préventive. En effet, au vu des contraintes sécuritaires particulièrement strictes imposées en préventive – au minimum quatre mois d’enquête au préalable pour tout intervenant extérieur à la prison de Champ-Dollon, par exemple – et de la durée aléatoire des séjours, Prélude se consacre plutôt aux prisons d’exécution de peines et mesures. Par ailleurs, la surpopulation dont souffrent les établissements de peines préventives semble mettre le personnel et les directions sous une tension souvent immobilisante.
Ainsi, les actions concernent, avant tout, les personnes en exécution de peines ainsi que celles placées sous le régime de la semi-liberté. Celles-ci bénéficient du droit de travailler à l’extérieur de la prison, avec l’obligation d’y retourner aux alentours de 21h – heure qui varie selon les cantons. Le laps de temps compris entre la sortie du travail et le retour à la prison s’avère souvent difficile à combler, dans des situations où les liens familiaux ont été interrompus ou s’avèrent simplement inexistants. Des ateliers de créations partagées « hors les murs » peuvent être mis en place.
Témoignages
Entretien avec Denise Gilliand, Alain Aerni, Benjamin Pécoud et Jean-Luc Pochon (membres du comité fondateur de Prélude).
Qu'est-ce qui vous a poussés à vous engager dans la démarche de Prélude?
- Jean-Luc Pochon: « Au départ, c’est un heureux hasard qui m’a permis d’entrer en contact avec Anne-Laure Sahy, de prendre connaissance de son projet et d’en partager pleinement les objectifs. Après 23 ans d’expérience socio-éducative dans le monde carcéral et, en particulier, celui de l’exécution des peines, il ne pouvait m’échapper que le recours à des artistes, appelés à délivrer un message culturel ou artistique en prison, faisait sens. C’est ainsi que je me sens naturellement partenaire d’un tel projet. »
- Benjamin Pécoud: « La peine de prison représente en soi une somme inimaginable de souffrances et il me semble que l’on doit tout mettre en œuvre pour améliorer le sort réservé aux détenus. Ce qui me motive à m’engager dans Prélude, c’est ainsi de chercher à alléger, ne serait-ce qu’un tout petit peu, cette souffrance, tout en essayant de faire changer le regard que la société porte sur ceux qu’elle enferme. Et par rapport à ma situation personnelle, Prélude représente une façon d’utiliser mes connaissances sur la prison à des fins concrètes. La recherche académique a en fait cela de frustrant qu’elle ne permet pas de s’engager véritablement dans le domaine qu’on étudie : on peut rencontrer autant de détenus que l’on veut, le fait qu’on s’entretienne avec eux et qu’on s’intéresse à leur avis a toujours quelque chose de gratuit. Et ceci est particulièrement vrai dans le cas de la prison, puisque cette institution me semble quand même très problématique, surtout à l’heure actuelle. »
- Alain Aerni: « L'utilité de faire entrer la culture dans un lieu, quel qu'il soit, est important, encore plus quand c'est un monde fermé. »
- Denise Gilliand: « Voici 20 ans que je travaille comme réalisatrice de film, spécialisée dans le documentaire à caractère social. En filmant des personnes très cabossées par la vie, j’ai pu constater qu’en situation de détresse, la plupart perdent confiance en leur capacité d’agir et, de ce fait, cessent rapidement d’être en lien avec le monde environnant. Par ailleurs, en observant ceux qui font acte de résilience, j’ai acquis la conviction que la pratique d’activités créatrices est un outil puissant de valorisation de soi et de re-construction. Une oeuvre d’art de qualité montrée au public permet à son créateur de renouer avec le monde environnant dans un sentiment de fierté et de dignité. En un mot, l’action créatrice fournit l’énergie du rebond à des personnes que la vie a abîmé et qui sont momentanément en difficulté. Forte de cette conviction, j’ai fondé en 1999 l’association Rebond’Art qui met sur pieds des projets culturels pour des personnes démunies.
En 2005, lorsque Anne-Laure Sahy m’a parlé de Prélude, j’ai eu le sentiment d’avoir rencontré une petite sœur de cœur. Je partage pleinement sa conviction que l’action créative permet la reconstruction identitaire. Dès lors, il allait de soi que j’allais la soutenir dans sa démarche. C’est ainsi qu’elle m’a invitée à entrer au comité de Prélude et à en être une des membres fondatrices. »
Selon vous, l'intrusion de la culture en prison constitue-t-elle un "plus" ou une nécessité? Pourquoi?
- JLP: « En référence à mon statut de travailleur social, je pense que tous les détenus devraient avoir accès à une, voire plusieurs activités à caractères formatifs. Selon moi, la culture au sens large telle qu’elle est envisagée dans le projet Prélude, constitue un moyen de formation incontournable dans un souci de respect des dispositions législatives pénales dans le domaine de la réinsertion sociale. Pour répondre, donc, de façon biaisée à la question, l’intrusion de la culture en prison représente plus qu’une nécessité. »
- AA: « Le manque de culture permet de maintenir les gens dans une forme d'ignorance, qui elle-même les condamne à l'exclusion. »
Benjamin Pécoud, comment comptez-vous éventuellement inscrire votre propre recherche sur la question des visites officielles en prison dans les questionnements que Prélude souhaite initier?
- BP: « La prison est un espace cloisonné placé en marge de la société. Sa mission sécuritaire tend ainsi à ce qu’elle demeure invisible : il est en effet impossible de s’y rendre sans une autorisation et, une fois les hauts murs passés, le quadrillage de l’espace carcéral ou, plus concrètement, les innombrables portes verrouillées interdisent à quiconque ne possédant pas les clefs de déambuler librement. Cet accès très limité à la prison s’avère être la principale origine du flot de critiques dont elle est la cible. Si la légitimité de la prison reste faible, c’est qu’on ne sait jamais vraiment ce qui s’y passe. Et lorsque des informations à son sujet nous parviennent, celles-ci concernent invariablement des événements exceptionnels qui nous rappellent son existence problématique, son inefficacité : il est alors question d’évasions, de suicides de détenus, de mouvements d’émeute ou encore de traitements particulièrement inhumains infligés par les surveillants.
Depuis quelques années et pour répondre aux critiques qu’il essuie en matière pénitentiaire, l’Etat a développé des dispositifs destinés à surveiller ce qui se passe dans ses prisons. Des députés sont ainsi amenés à les visiter, au même titre que les membres de diverses organisations internationales comme la Croix-Rouge ou le Comité européen de prévention de la torture (CPT). Ces visites donnent ensuite lieu à des rapports qui permettent de diffuser une information plus complète sur la réalité carcérale : et si cette dernière n’est pas trop dramatique, ces rapports tendent alors à apaiser les critiques dont la prison fait l’objet. La relation trouble que la prison entretient au reste de la société est ainsi absolument centrale : il convient par suite de recenser ces diverses pratiques, telle la visite, qui ont pour particularité de se situer à cheval entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. En les analysant, elles permettent de reconstituer le savoir que l’on dispose, au dehors, sur la prison et de mieux comprendre les jugements contradictoires et souvent négatifs à son propos.
C’est dans ce cadre que Prélude joue un rôle important : l’association permet à des artistes de se rendre en prison, favorise une production artistique qui, d’une façon ou d’une autre, aborde immanquablement le thème de la prison et transmet du même coup à la société une information de nature nouvelle sur cette institution. Et vis-à-vis d’un savoir « officiel » sur la prison qui, du fait de l’enjeu sécuritaire, insiste souvent sur la potentielle dangerosité des détenus, l’information que Prélude permet de produire peut avoir un impact indéniable sur le regard que chacun porte sur la prison et, par suite, sur les réformes dont elle peut être et sera immanquablement l’objet.
Denise Gilliand, vous avez réalisé un film documentaire à Bochuz, "Mon père, cet ange maudit". Quelle est la filiation entre une telle expérience et l'aventure Prélude?
- DG: « Angelo Donadoni est devenu peintre autodidacte en prison. C’est cette nouvelle identité qui lui a donné la force et le courage de contacter sa fille Sabrina qu’il n’avait jamais reconnue. Par ailleurs, la peinture lui a permis de se reconstruire, de « s’évader » en exposant fréquemment à l’extérieur des murs, de gagner honnêtement de l’argent !!! Si Angelo avait été libéré au moment où il était un peintre à succès, je gage qu’il serait devenu un modèle de réinsertion ! Malheureusement, Angelo a été extradé et il est mort, avant d’avoir connu la liberté. Aujourd’hui, j’espère qu’à travers Prélude, d’autres détenus découvriront leur potentiel créatif et s’en serviront pour se reconstruire et parvenir à se tenir debout en toute dignité. »
Qu'attendez-vous de Prélude, de ses projets, en terme de changement, d'évolution des mentalités, de débats?
- DG: « J’espère que les œuvres créées par les détenus dans le cadre de projets initiés par Prélude seront de grandes qualités. Ainsi, petit à petit, le public changera peut-être de regard sur cette population. Tout homme a droit au changement. Les activités de Prélude en seront peut-être le catalyseur, le déclencheur ou l’accélérateur… »
- BP: « Il me semble en effet que le principal intérêt de Prélude, c’est de permettre aux détenus d’exprimer leur propre point de vue, que ce soit sur la prison ou sur n’importe quel autre thème. Et l’art offre l’opportunité d’exprimer ce point de vue de façon sans doute moins frontale, moins pesante que, par exemple, la politique. En effet, les revendications formulées par les détenus nous paraissent, depuis là où nous nous trouvons, lointaines et frappent souvent par leur caractère très concret : c’est qu’elles naissent dans un univers particulièrement rude qui a développé ses propres règles, du fait de son éloignement du reste de la société. Prélude peut ainsi nous aider à nous familiariser avec l’expérience de l’emprisonnement et permettre de l’intégrer à un débat sur la prison dans lequel, trop souvent, les détenus sont parlés plutôt qu’ils ne parlent. »
- JLP: « J’attends, pour ma part, qu’au-delà des apports incontestables que peuvent en retirer les personnes détenues, Prélude s’impose auprès des directions et des personnels d’établissements pénitentiaires comme un enrichissement des moyens mis à leur disposition pour lutter contre la récidive. J’attends également des signes d’encouragement concrets de la part des autorités pénitentiaires chargées de la gestion de l’exécution des peines en Suisse romande et au Tessin. Pour parvenir à cet objectif, je considère que nous ne saurions faire l’économie de recours à un large débat. »
- AA: « Le changement intervient lorsque le détenu est reconnu, grâce à un apport de l'extérieur. Il peut alors aussi reconnaître les autres. Le cercle action-réaction peut se briser. »